Il lui fallut une bonne dose de courage pour entamer cette interminable journée, mais Anna savait qu'elle y parviendrait. Dès le réveil, la conscience qu'elle était assez forte pour surmonter tout ça l'avait submergée, elle n'attendit même pas sa première cigarette pour en être sûre. Elle aurait cru que ce qu'elle avait appris la veille lui aurait donné du vague à l'âme et l'aurait même déprimée, mais au fond, elle avait connu bien pire que ça, elle s'en rendait compte à présent. Rien d'insurmontable, c'est ce qu'elle devait se répéter. Il allait se marier, et alors?
Et alors? Et alors, elle l'aimait, voila tout le problème. Elle l'aimait depuis longtemps, tellement longtemps. Trop longtemps. Et pourtant, rien. Il allait se marier et elle, elle allait supporter sans rien dire. Elle le regarderait contempler amoureusement la beauté vêtue de blanc qui allait vivre la vie qu'elle avait rêver pour elle-même. Heureusement pour Anna, elle aurait le temps de s'y faire, il ne risquait pas de lui passer la bague au doigt pour le moment, il venait à peine de la rencontrer. Mais il n'empêche qu'ils finiraient sûrement par se marier, un jour.
Lucas était de ces garçons beaux et drôles, qui les attiraient toutes rien qu'avec leur sourire, mais qui ne cherchaient que les relations sérieuses. Il était insouciant, romantique, généreux, et surtout charmeur, mauvais garçon et macho... Bref, tout ce que les filles aiment chez un garçon. Anna et lui se connaissaient depuis longtemps, étaient même sortis ensemble un temps. Juste assez pour qu'elle tombe follement amoureuse de lui, tandis qu'il décidait d'un commun accord avec lui-même qu'ils ne deviendraient qu'amis, rien de plus.
Anna chassa ses souvenirs et ses appréhensions le temps d'une cigarette bien méritée, selon elle. Non pas qu'elle imaginait avoir mérité le droit de raccourcir sa vie de quinze minutes - quoi que, ça dépendait de la vie qu'elle mènerait une fois âgée, si elle était aussi intéressante que celle qu'elle menait actuellement, elle se féliciterait sans aucun doute d'avoir trouvé le moyen de la faire durer le moins de temps possible.
Elle sourit à la lune, toujours visible, en s'asseyant sur une chaise de son balcon. Aucun doute, ils se marieraient un jour, Lucas et sa gourde blonde. Elle secoua la tête, sûrement pour éjecter la vision d'horreur que cette idée provoquait. Une famille, des enfants et elle-même en marraine de l'un d'entre eux. Peut-être même en témoin de mariage. Et comme nous n'avons pas toujours ce que nous voulons, l'image persista. Il lui demanderait en faisant des yeux de cocker maltraité si elle pouvait garder les enfants pendant que lui et sa blondasse seraient à leur deuxième lune de miel à Hawaï, si ce n'était pas la destination de la première. Et Anna lui répondrait, avec un grand sourire ravi et bienveillant qu'elle le ferait avec plaisir, qu'elle adorait ses enfants que rendre service à sa femme était sa mission dans la vie. La dernière phrase dite avec une ironie presque dissimulée, bien sûr.
Elle grogna, en allumant sa cigarette. Elle allait en avoir pour un moment avant de parvenir à penser à autre chose. Si elle avait une vie sociale, ce serait plus facile de ne pas focaliser sur Blondie, mais elle était résolument solitaire et dés½uvrée, casanière et même ringarde à ses heures perdues. Ses amis se comptaient sur les doigts d'une main à laquelle il manquerait plusieurs doigts, et si elle ne sortait pas de temps en temps faire des courses ou acheter des cigarettes, elle passerait pour une agoraphobe. Bien sûr, ces propos sont exagérés et à ne pas prendre au pied de la lettre, ce ne sont que les mots qu'elle aurait employés pour se décrire elle-même. Non contente d'aimer un garçon qui ne voulait pas d'elle, Anna ressentait également pour elle-même un amour non réciproque et assez ingrat.
Elle soupira en se remémorant la façon qu'il avait eu de prendre la blonde dans ses bras, comme si elle était précieuse et fragile. Elle avait eu du mal à supporter cette marque d'affection, sur le moment, mais maintenant qu'elle avait compris qu'elle surmonterait cette situation, elle faisait comme si ce souvenir ne lui donnait pas de bouffées de colère contre l'injustice de la situation : elle l'avait connu la première. Mais elle n'était pas du tout déprimée. Non. Elle n'avait pas du tout envie de hurler. Non plus. Elle n'avait pas mal. Non, non, non. Pourtant, toute seule sur son balcon, avec une cigarette à moitié consumée alors qu'elle n'avait pas touché ses lèvres, Anna pleurait la perte injuste de son Lucas et maudissait Barbie super-voleuse de mecs.